Les exploitants de réseau découvrent, qu’avec la crise économique, ils ne peuvent prétendre, comme hier, gérer deux types de réseau à la fois. Le marché se rétrécit et se focalise sur deux publics, celui qui n’a pas encore adopté le protocole IP et celui qui ne peut pas s’en passer. Ce qui explique les difficultés techniques et prépare une réforme tarifaire prochaine.
Réseau en IP et réseau non-IP
L’histoire des réseaux a juxtaposé et associé les techniques analogique et numérique ainsi que les supports filaires et radioélectriques, ce que l’utilisateur ne connaît globalement que sous les expressions de "réseau filaire" ou de "réseau sans fil". Le technicien discerne encore une autre ligne de partage, celle de la téléphonie en commutation de circuits et celle de la communication par paquets. Sur le plan de la facturation, l’abonné s’est familiarisé avec les forfaits des services de communication mobile alors qu’en filaire, il acquitte les taxes de raccordement et d’abonnement, auxquelles s’ajoutent les taxes d’usage en fonction de la distance et de la durée. Ce beau mélange de genres résulte de l’évolution des réseaux et de la sagacité des ingénieurs qui ont su effectuer les transitions techniques sans heurt pour des services toujours appréciés du public sans cesse friand d’innovations médiatiques. Aujourd’hui, les communications passent de l’analogique au numérique et du filaire au sans fil sans que l’usager perçoive la complexité des opérations, mais pour les exploitants, un double problème se présente, celui de l’engorgement de réseau et celui des difficultés budgétaires. Et d’abord, les exploitants doivent répondre aux demandes de deux publics différents.
Le dilemme
Les exploitants doivent satisfaire les désirs de la clientèle mobile qui s’est habituée à un forfait coûteux, mais agréable, qui est fourni sous protocole IP. De plus, ils doivent continuer à servir les abonnés d’hier qui sont des familiers des services classiques à haute disponibilité. C’est sous cette forme simplifiée que les commerciaux voient les choses. Pour les techniciens qui ont été quelque peu bousculés par l’intrusion du protocole IP dans les centres de démodulation, le paysage se présente avec un profil un peu différent. D’une part, dégroupage ou pas, la voix sur IP apporte des revenus appréciables, même si la qualité n’est pas toujours au rendez vous. Le codage classique des signaux de parole à 64 kbit/s est associé en fait à un transport à 16 kbit/s (et souvent moins en technologie mobile), ce qui génère des économies sur le transport des signaux vocaux. D’autre part, les centraux téléphoniques édifiés sur le principe du codage de la voix à 64 kbit/s sont aujourd’hui concurrencés par les nouveaux commutateurs associés aux liaisons mobiles, qui savent s’adapter à des codages de la parole à des débits variés. Désormais, la téléphonie mobile a adopté le principe du codage de la voix sous protocole IP, ce qui simplifie les réseaux mobiles et leur permet de s’ouvrir naturellement aux services mixtes, voix et données.
La voix sous protocole IP
La "voix sous IP (VoIP)" signifie aussi la fin des "répartiteurs", ces monstres de ferraille abritant les réglettes de jonction entre "côté vertical" (pour l’aspect géographique des liaisons d’abonné) et "côté horizontal" (pour l’aspect des châssis d’équipements). En effet, aujourd’hui, le brassage des jonctions nécessaires entre le réseau et les équipements ne se fait plus par des jonctions physiques entre les deux types de réglettes (les jarretières, ou "jumpers", en anglais), mais par des adressages en protocole IP au sein des routeurs et des serveurs à lame. Ce qui se traduit par un gain énorme en main d’œuvre, en temps, en souplesse d’exploitation, en maintenance, etc. mais au prix, il est vrai, de lourdes dépenses en énergie.
La surcharge soudaine en trafic IP (exaflood)
Dans certains centres urbains, le trafic généré par 3 % des abonnés occupe 40 % des conduits numériques intérieurs au réseau de AT&T. Les nouveaux terminaux mobiles attirent la curiosité des utilisateurs (en particulier les "Smartphones et l’iPhone de Apple) et, à certaines heures, la congestion du réseau se produit avec à peine 15 % des appels habituels en provenance des réseaux d’accès en 3G. AT&T possède actuellement l’exclusivité des terminaux iPhone et Verizon, qui attend son heure, se prépare à affronter un rush sur son cœur de réseau, imité en cela par tous les exploitants qui vont ouvrir bientôt des réseaux mobiles à haut débit en WiMAX ou en LTE.
Deux clientèles différentes
Mais, hélas, trois fois hélas, tous les abonnés du monde filaire ne sont pas disposés à utiliser un "téléphone sous protocole IP" en raison de sa modernité, du risque supposé de pannes, de la perte d’accès aux services d’urgences, du risque occasionné par la foudre, etc. Aussi, les exploitants de réseau sont donc astreints à gérer deux réseaux (l’ancien et le nouveau, le classique et le réseau sous IP) et à répondre en même temps aux obligations réclamées par les instances nationales de réglementation. Que faire ? Selon la structure de leur propre réseau, certains exploitants envisagent passer rapidement à la vitesse supérieure, c’est-à-dire à l’architecture des réseaux de nouvelle génération (NGN), ce qui implique de lourds investissements. Parallèlement, on peut entrevoir d’augmenter sensiblement le montant des abonnements au "téléphone de grand papa", de façon à accélérer le passage au "tout-IP" ! La solution est possible, sauf si le gendarme de la réglementation qui somnole se réveille de façon inopportune !
La "longue traîne" ne s’applique pas à deux réseaux
La nécessité de gérer deux types de réseau sous des régimes réglementaire différents distend les contraintes budgétaires liées aux investissements et aux frais d’exploitation des réseaux sous protocole IP et non IP, dans les domaines du réseau d’accès et du réseau de transport. C’est un peu le sens de la réaction d’AT&T face aux exigences de la FCC américaine. "Trop de réglementations détruisent les investissements", dit AT&T en substance. Le phénomène économique de la "longue traîne" ne s’applique pas dans le cas de la gestion d’un réseau hybride. Le marché du haut débit n’a rien de semblable à un service qui se veut de portée universelle. Et les secteurs public et privé sont encore à cet égard, et pour longtemps encore, bien différents dans leurs utilisations du haut débit.
AT&T fournit à cette occasion quelques chiffres qui révèlent le déséquilibre actuel entre les deux types de réseau. Bien que le haut débit soit disponible devant la porte de 90 % des foyers américains, il n’y a que 66 % des familles qui acceptent d’y souscrire un abonnement. La distribution de l’habitat n’est pas liée aux besoins en haut débit, même si les couvertures radioélectriques ont été densifiées. Il n’y a que 22 % des foyers qui ont accepté de se détacher totalement de leur ligne téléphonique métallique, alors que le cellulaire couvre 99 % du territoire. Mais il en reste encore 20 % qui n’utilisent que le téléphone traditionnel. Aux Etats-Unis, 18 millions d’abonnés utilisaient la voix sur protocole IP en 2009 et il se peut que ce chiffre atteigne les 45 millions en 2011. Par ailleurs, les canaux téléphoniques vocaux entre Etats américains sont beaucoup moins utilisés du fait de l’usage de l’Internet (baisse du trafic de l’ordre de 42 % entre 200 et 2008). L’économie du trafic téléphonique se trouve à la croisée des chemins, moins de vocal et plus de données, davantage de SMS et de vidéos, etc. La rentabilité des lignes d’abonnés réclame désormais la définition de nouveaux critères. Personne n’intervient dans le domaine de la réglementation des prix lorsque la consommation des boissons minérales et des alcools s’inverse, fait remarquer AT&T. Pour qu’un service universel puisse subsister en matière de communication, il faudrait que les exploitants puissent être en mesure d’équilibrer leur budget. Ce qui a été laissé de côté, c’est l’aspect technique des centres locaux (Centres de Classe 5). Maintenant que les commandes de joncteurs pour ces Centres doivent se réduire inexorablement, la question se pose de savoir qui va les fabriquer désormais, en quelle technologie et à quel prix ? La réponse à cette question permettrait de définir une stratégie pour l’avenir du RTPC, même s’il s’agit d’une fin honorable et définitive.
Pour conclure : vers la fin des offres illimitées !
L’instance de réglementation américaine, la FCC, est bien consciente qu’il faut organiser la transition liée à l’exploitation des réseaux à commutation de circuits (RTPC) à celle des réseaux à commutation par paquets (tout-IP). Les usages majoritairement orientés vers le vocal passent aujourd’hui progressivement aux données et à la vidéo et l’harmonisation réglementaire et tarifaire nécessite d’être repensée. Il est certain que le transfert d’informations a un coût et qu’il convient de réajuster les barèmes tarifaires. Les offres illimitées sont désormais caduques. Et l’on peut affirmer que probablement les montants des factures ne baisseront pas pour les petits utilisateurs et qu’ils augmenteront fortement pour les bons clients.
Forum TER@TEC 2010 , Les 15 et 16 Juin, à l’Ecole Polytechnique, à Paris ... [suite]
EURAS 2010, 15th EURAS Conference , Du 1er au 2 Juillet 2010, à l’Université de Lausanne, Suisse ... [suite]