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Oraison funèbre du protocole X.25
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16 février 2010 - Magazine - Réseaux
Les rituels funéraires appartiennent à la civilisation humaine. Agnostiques et religieux se rassembleront bientôt pour attester, à l’occasion de sa disparition, des bienfaits d’un protocole de communication éphémère, mais utile à la société d’hier et d’aujourd’hui. Chacun, selon son approche personnelle, rend aujourd’hui hommage à X.25, protocole de niveau 3 dans la classification de l’OSI, qui va entrer dans l’Histoire des télécommunications.
Les obsèques de X.25 (communiqué officiel)

"Après 34 ans de bons et loyaux services, Orange Business Services arrête l’offre X.25. L’arrêt technique définitif de cette offre interviendra le 30 Septembre 2011. Celle-ci ne sera plus commercialisée à compter du 31 Juillet 2010. L’offre de services X25, lancée en 1976, avait pour but d’assurer les échanges de données entre les entreprises, des flux de type EDI (Echange de Données Informatisées), des flux de trésorerie et de monétique, etc. Ces usages sont désormais satisfaits par l’offre Business VPN d’Orange Business Services, qui grâce à son socle IP évolutif, propose un univers de services performants et sécurisés, adaptés aux nouveaux environnements et aux besoins des entreprises". [www.orange.com]

L’oraison et ses variantes

Tous ceux qui ont eu l’occasion d’approcher X.25 au moment de sa naissance, ou de bénéficier de ses services au cours de son exploitation, en ont une approche et une perception différentes. Certains le louent, d’autres lui pardonnent d’avoir laissé croire qu’il pourrait atteindre l’universalité et même l’immortalité. D’autres encore le qualifient d’usurpateur. Ecoutons les confidences exprimées par les experts chevronnés à l’occasion de la cérémonie d’adieu.

"C’est IP qui a tué X.25 !", déclare un lecteur de ZDNet

Pour un des lecteurs du journal en ligne "ZDNet", l’assassin d’X.25 n’est autre que le protocole "IP", voisin de palier (OSI, niveau 3) de la victime. Ecoutons ZDNet verser les larmes de circonstances : "C’est avec un peu de nostalgie que j’ai pris connaissance de ce communiqué laconique émanant d’OBS, etc.... (voir ci-dessus). Le principal atout de X25 était constitué par l’absence de toute perte de données, et une garantie assurée par de multiples contrôles. Autre avantage, ce protocole pouvait accepter le raccordement d’équipements très variés pour des usages très divers". Et Pierre Col, le rédacteur, qui capitalise une expérience certaine dans les réseaux et les logiciels des serveurs Minitel, poursuit en rappelant que Transpac, lancé en 1979, devint le plus grand réseau X.25 du monde, atteignant son apogée dans les années 1990 grâce au trafic de la monétique (dont celui du Groupement des Cartes Bancaires), de celui des services télématiques et de l’annuaire électronique sur les terminaux Minitel. Il manifeste son admiration par cette phrase : "Mais qui, dans les années 1980, aurait pu imaginer que ce réseau allait fonctionner durant plus de 30 ans et que le Minitel serait encore en service en 2010 ?"

Témoignage d’un acteur des premiers jours

Un "papounet nostalgique", qui a assisté à la naissance et aux premiers pas de la norme comme "Rapporteur Spécial » à l’UIT-T, rappelle que X.25 avait été défini comme un protocole pour "réseaux publics" et que l’instance de normalisation n’avait pas, à l’époque, mandat légal pour traiter des protocoles "privés", ceux du domaine des entreprises. Sans doute faut-il regarder dans la direction des industriels (dont Cisco) pour identifier quels furent les complices du criminel IP ! Grâce au développement de l’informatique dans les entreprises, le succès des réseaux locaux (LAN) s’était affirmé, et il devenait de plus en plus impératif d’utiliser les mêmes protocoles sur les réseaux à longue distance (WAN) comme dans les LAN. Et donc, de se séparer d’X.25 ! Et pourtant, X.25 présentait des avantages indéniables sur IP, dont une très grande sécurité, sans piratage ni faille possibles !

Témoignage d’un expert en TCP/IP

Pas de nostalgie pour Stéphane, qui lui, a une autre vision de ce duel. Car déjà, dans les années 1980, il travaillait à fourbir les piles de protocoles TCP/IP sur des machines Unix. Et, même si l’évolution de la technologie n’était pas encore évidente aux yeux de tous, le processus en faveur d’IP, dit-il, était en marche, inexorablement.

Que la vérité éclate : "X.25 n’était qu’un usurpateur !"

C’est "Papo4334" qui l’affirme, X.25 a joué les perturbateurs, car vers 1975, IP avait déjà la faveur des experts en téléinformatique. "Papo", à cette époque travaillait sur le réseau Cyclades, précurseur de Transpac. Au cœur d’une confrontation digne des Capulet et Montaigu, les experts opposaient le "libre" datagramme au mode paquet géré par circuit virtuel. "Cet assassinat du datagramme IP", affirme Papo, a sans doute été commandité en secret par l’Administration française des PTT pour de sombres raisons de facturation", suggère t-il ! "Enfin et juste revanche", conclut-il, le datagramme retrouve son heure de gloire. Je ne pleurerai donc ni la mort du X.25, ni la bêtise des grands décideurs de l’époque". Voila un clou personnel qui est bien enfoncé ! Mais regardons aussi nos archives !

Ce que nous dit l’Histoire des normes

Ce sont les derniers témoins qui racontent l’Histoire aux générations futures et qui diffusent la compréhension des faits qu’ils ont vécus. Chacun détient une parcelle de la vérité (une vérité à la Pirandello !). Malgré le risque encouru, citons quelques faits.

Dans les années 1970, les WAN et les LAN ne pouvaient pas communiquer facilement, car il leur manquait cette petite marche du niveau 2 pour aplanir la communication des deux types de protocole au niveau 3, adaptation très attendue qui s’appellera bientôt IEEE802.2 ("sous couche LLC"). Le grand constructeur d’équipement informatique de l’époque perdra beaucoup à la création de cet ajustement, car il ne pourra plus vendre de systèmes propriétaires dès la création du système OSI à 7 couches associant LAN et WAN. Le protocole X.25 est né à ce moment, associé à ce qui fut appelé le triple X (X.3, X.28 et X.29), une grande victoire pour tous ceux qui souhaitaient associer les terminaux synchrones aux terminaux asynchrones, à courte distance ou à longue distance. En réalité, l’industriel associé à la réalisation de réseaux publics en X.25 eut bien des difficultés à placer son produit à l’exportation, à la différence d’OST qui s’était positionné sur les commutateurs X.25 pour réseaux privés. L’intérêt technique apporté par le concept des circuits virtuels a été unanimement reconnu et a été repris avec succès dans le protocole de routage MPLS avec le soutien de Juniper Networks.

En réalité, entre 1975 et 1985, chacun comprit dans son petit bureau que la communication globale était en vue grâce à l’OSI et à des composants de plus en plus performants et bon marché. Et les projets fleurirent en tout sens pour des objectifs les plus fous avec des financements époustouflants venus des quatre coins de l’Europe pour la réalisation de politiques de rêve à en faire pâlir de confusion tous les Jules Verne en herbe et les Thomas More en culotte courte. L’impétueux texte de "X.25, What for ?", rédigé par un expert bruxellois dont l’objectif essentiel était de doter l’Union européenne d’un réseau unique de données, témoigne de la pression politique qui s’exerçait alors sur les décideurs de toute catégorie et de tout niveau. Bruxelles, face aux Administrations de l’époque, voulait à la fois exercer son influence naissante et gouverner l’Europe à l’aide d’un réseau de communication dont il aurait la libre disposition sur les fameuses "autoroutes de l’information", utilisables à la fois pour la recherche scientifique et le trafic commercial. Le réseau Euronet (en X.25 et en X.75) fut une occasion exceptionnelle pour assurer la formation des exploitants européens en télématique (merci X.25 !). Les industriels européens de modems comprirent à cette occasion que leurs normes devaient être un peu plus précises (merci encore X.25 !). Sans connaître encore les forces et les faiblesses de l’OSI, Bruxelles voulait mettre de l’OSI partout et même, les Etats-Unis furent tentés par cette stratégie (avec leur projet GOSIP), pour assurer l’harmonie au sein de leurs propres structures gouvernementales. Une mission qui eut aussi son moment de gloire !

L’histoire des protocoles est à l’image de l’histoire elle-même. La mise en place des systèmes différents permet de constater, sur une certaine période de temps, de leurs faiblesses, face à l’apparition et au poids de nouveaux facteurs. La normalisation peut être comparée à un jeu proche du baccarat. Quelquefois, "la main passe" ! La politique libérale d’aujourd’hui ne gère pas mieux la normalisation ! En vidéo, on paye très cher l’utilisation d’IP pour assurer une qualité de service différente entre les flux et en particulier pour obtenir une meilleure qualité pour les flux synchrones de type audiovisuel. On ne compte plus les études et les propositions pour compenser les défauts du protocole IP. L’absence de gouvernance de l’IP sur la Toile Internet et le manque de rigueur dans la qualité de service offerte peuvent faire regretter d’avoir abandonné X.25 pour les transactions bancaires et la messagerie sur Internet. Mais est-il possible de faire vivre les deux protocoles sur un même réseau ? Selon "The New York Times", la NSA américaine (National Security Agency) a découvert récemment que les réseaux informatiques (en IP) du Pentagone étaient très vulnérables aux "cyber attaques" et elle a avoué qu’elle était incapable de détecter l’origine des intrusions et malveillances éventuelles. Ces difficultés rencontrées pour la défense du cyberspace mondial pourraient-elles un jour remettre en selle X.25 ? Qui sait !

Les perdants et les gagnants

L’Histoire des normes ne désigne pas les gagnants et les perdants de la saga des protocoles. Elle enregistre les faits. L’avantage d’IP apparaît plus net aujourd’hui en matière de routage, car il conduit à la suppression des coûteux répartiteurs, lesquels ont été très gourmands en main d’œuvre. Ceci, même si ces routeurs à lame qui savent trier rapidement les adresses sont des gouffres en consommation énergétique. De toute façon, X.25, dont les échanges sont trop lents et non ouverts aux débits élevés, n’aurait pas fait mieux et encore moins bien en liaison satellitaire, pour le vocal en particulier. La sécurité demeure une des grandes faiblesses d’IP.

Même s’il peut être encore amélioré par des protocoles associés, l’avantage majeur de l’IP apparaît néanmoins aujourd’hui, grâce au succès rencontré par les applications offertes. Dans cette affaire, le rôle des gouvernements n’est qu’un épiphénomène. La France, par le jeu de son Administration des PTT, a contribué à cette petite histoire des protocoles, et pour le meilleur le plus souvent, à une époque où il lui était permis d’avancer ses pions. La situation économique d’aujourd’hui renforce encore la nostalgie des anciens. Les décisions normatives sont prises en raison de consensus économique et malheureusement, il n’y a pas de décideur majeur sur le plan mondial (on le voit assez aujourd’hui avec le retard pris sur le terrain par la mise en œuvre d’IPv6 !). Si le service X.25 disparaît aujourd’hui de l’offre de service d’Orange, le protocole X.25 lui, subsiste encore. Il est exploité avec succès sur de nombreux supports des réseaux GSM, dans l’acheminement interne des SMS, des messages liés à l’exploitation des cartes bancaires, dans les réseaux de données de la Francophonie, sur les réseaux militaires, etc. Et X.25 n’a sans doute pas encore dit son dernier mot !
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