Pourquoi l’Internet de demain doit-il utiliser la norme IPv6 de l’IETF ? Quels sont les avantages tangibles apportés par cette norme ? Le communiqué de l’OCDE et les grandes lignes tracées par la récente réunion de l’ICANN à Paris apportent des réponses claires.
Rédigée il y a treize ans, la norme IPv6 (Voir DT N° 31) a été mise en place dans plusieurs réseaux de la recherche (dont Renater) et elle a été implantée progressivement dans des grands réseaux isolés les uns des autres. Aujourd’hui, tout indique que la pénurie d’adresses en IPv4 se fera jour réellement vers 2010 ou 2011, selon les réseaux. La généralisation d’IPv6 et la gestion du nouvel Internet doivent être aussi clarifiées.
Le "cri d’alerte" de l’OCDE (mai 2008)
L’ OCDE (Organisation de coopération et de développement économiques) a tiré, en mai dernier, la sonnette d’alarme dans un rapport relatif à la pénurie d’adresses IP fournies par le protocole IPv4. En mai 2008, 85% des adresses IPv4 sont attribuées, ce qui reste laisse trois ans d’avance, ce qui pourrait perturber l’économie liée à Internet, du fait de la multiplication du nombre de nouveaux terminaux IP mobiles et de capteurs en IP. La seule solution envisagée réside dans l’accélération du déploiement de l’IPv6 qui fournira une réserve quasi inépuisable de nouvelles adresses. L’Organisation note que les fournisseurs de services ont jusqu’à présent peu investi dans cette voie, du fait d’une faible demande de la part de leurs clients. Les gouvernements, en tant qu’utilisateurs majeurs de services Internet par les institutions publiques, devraient montrer l’exemple afin d’amplifier la demande pour l’IPv6. L’OCDE déconseille de mettre en place un système à deux adressages, certaines régions passant à l’IPv6 tandis que d’autres resteraient en IPv4, afin d’éviter des goulots d’étranglement et d’affecter les échanges économiques. Selon l’OCDE, « les économies qui passeront à l’IPv6 rapidement auront un avantage concurrentiel sur les autres ».
Le Japon utilise IPv6 pour connecter des milliers de capteurs sismologiques pour la prévision des séismes, fournissant des données permettant de diffuser un message d’alerte sur les réseaux. Cette architecture demande des millions d’adresses IP qui ne peuvent être fournies qu’en IPv6. D’autres pays ont également prévu des migrations, comme les Etats-Unis, dont les agences gouvernementales fonctionnent en IPv6 depuis juin 2008, la Corée qui fera de même pour ses institutions publiques d’ici 2010, ou la Chine, qui profitera des J.O de Beijing cet été pour tester des équipements sur son réseau IPv6. En Europe, on réfléchit également à la question.
Réunion de l’ICANN à Paris (du 23 au 26 Juin 2008)
L’ICANN (Internet Corporation for Assigned Names and Number), créé en 1998, est l’organisme qui participe à l’attribution des suffixes et noms de domaine relatifs aux terminaux, aux adresses de messagerie électronique et aux sites de la Toile. Pour sa première visite en France, l’ICANN a tenu sa 32ème réunion publique du 23 au 26 Juin 2008 à Paris, ce qui a entraîné un nombre record de participations (plus de 1 400 délégués enregistrés) et a suscité une grande activité dans les trois ateliers consacrés à la perspective d’une pénurie d’adresses en IPv4 sur Internet vers 2010 ou 2011, selon les scénarios.
Plusieurs faits importants relatifs à l’évolution prochaine de l’Internet en vue d’une plus grande ouverture ont été annoncés. L’ICANN a proposé récemment l’introduction de deux innovations à compter du 1er Janvier 2009. D’abord, des noms de domaines internationaux (IDN) de haut niveau pourront introduits dans les adresses Internet en respectant les alphabets et les accentuations des langues utilisées. Une quinzaine de langues seront ainsi exploitables sur Internet, de l’Arabe au Chinois, du Grec à l’Hébreu, etc. ce qui entraînera l’obligation et la possibilité de reproduire plus de 100 000 caractères particuliers dans les adresses et nom de domaines. De plus, le système des noms de domaines internationaux sera élargi avec la notion nouvelle de « domaines génériques de haut niveau », de façon à permettre encore un nouvel essor à l’Internet, ces domaines génériques pouvant ouvrir des milliers de combinaisons. Chaque pays pourra décider de l’usage qu’il compte faire de son domaine de code de pays de haut niveau, avec quelle écriture et à partir de quelle date. Le régime actuel des DNS aura vécu. Enfin, l’ICANN cessera d’être lié au gouvernement américain à compter du 30 septembre 2009 et de nouvelles structures devront être mises en place dans chaque pays et en Europe (la « transition » doit être organisée). En particulier, un accord international pour un nouveau système de comptabilité devra être négocié par consensus entre les actionnaires multiples de l’Internet et être opérationnel avant la période de transition de quinze mois qui s’ouvre actuellement.
L’intervention de Eric Besson à l’ICANN
Le secrétaire d’Etat chargé de la prospective, de l’évaluation des politiques publiques et du développement de l’économie numérique auprès du Premier ministre, Eric Besson, a confirmé que le gouvernement français s’était engagé à développé l’usage du « haut débit pour tous » en France d’ici à 2012. Le premier Ministre a lancé une consultation en Mai dernier qui porte sur un plan ambitieux plan de développement de l’économie numérique en France dont les résultats devraient être connus à la fin du mois de Juillet prochain. La France souhaite en effet moderniser les services publics et accroître son PNB par le développement des TIC. Et Eric Besson est chargé d’assurer la coordination du développement de l’économie numérique avec les autres Ministères français.
Les décisions techniques évoquées ci-dessus par l’ICANN auront très certainement un impact direct sur la vie ordinaire des citoyens européens, comme sur celle de tous les habitants de la planète. Internet a aujourd’hui plus d’un milliard d’utilisateurs et devrait en avoir le double d’ici à cinq ans, grâce à cette extension des structures d’adresses. Eric Besson estime que quatre questions se posent pour assurer l’adaptation sous jacente, à la fois technique et institutionnelle, de l’Internet, nécessaire à son développement et à son ouverture universelle au cours des dix années à venir.
1 – La migration de IPv4 à IPv6 est nécessaire, puisqu’une pénurie en IPv4 est en vue et que des applications nouvelles nécessiteront de raccorder au réseau des objets, des capteurs, des appareils domestiques, etc. La transition devra être gérée avec doigté, en concertation avec les parties prenantes et probablement pendant plusieurs années. L’objectif que la France s’est fixé serait que 25 % des terminaux des administrations, des entreprises et des particuliers utilisent IPv6 en 2010.
2 – La diversification des noms de domaines génériques (gTLD) devrait s’effectuer graduellement et de façon à optimiser la création de valeurs sur le plan de l’économie et des valeurs sociales pour l’ensemble de la communauté Internet et en particulier pour ses utilisateurs.
3 – L’évolution vers des noms de domaines qui n’utilisent pas l’alphabet latin (ccTLD) permettra l’ouverture du réseau vers d’autres cultures et facilitera les échanges culturels, ce qui ouvrira des développements significatifs.
4 – La "transition institutionnelle" qui doit avoir lieu le 30 Septembre 2009, tel que proposé dans l’accord JPA conclu entre l’ICANN et le Ministère américain du commerce, libérera l’ICANN du poids de la gestion des noms de domaines qu’il a effectuée depuis dix ans. Elle suppose la définition équitable et la mise en place préalable d’organismes nouveaux, dont le rôle sera plus large afin de résoudre au mieux (de façon souple et pendant une période de temps assez grande) les problèmes de différente nature auquel l’exploitation du réseau sera confrontée.
A l’occasion de sa présidence à la tête de l’Union européenne, la France propose d’étudier avec ses partenaires les questions posées par cette transition et par la gouvernance de l’Internet. Dans ce but, le gouvernement français organisera une conférence ministérielle européenne centrée sur le développement de "l’Internet du futur" les 6 et 7 Octobre 2008 à Nice. Un projet de conclusions sur des propositions communes sera présenté sur ce thème au Conseil Européen le 27 Novembre 2008.
Message de la Commission européenne à l’ICANN (Viviane Reding)
Le succès d’Internet est lié à son architecture ouverte, à ses connexions de bout en bout et à son interopérabilité. Sa neutralité a permis l’essor de la créativité et de l’innovation à tous ceux qui étaient avides d’offrir des contenus ou des applications à un large public.
Les nouveaux défis proposés, tels que le passage à IPv6, les applications de machine à machine et la croissance de tout le trafic de l’Internet, vont permettre à tous ceux qui participent à la modélisation de l’avenir de ce réseau, tels que les institutions de réglementation, les juristes et les sociétés privées du monde entier, d’y travailler encore plus et dans une dynamique positive. La Commission européenne souhaite encourager la croissance et l’évolution de ce réseau, car elle estime que les nouvelles générations d’utilisateurs ont le droit de bénéficier des mêmes libertés que celles qui y existent déjà.
Cependant, les défis sont importants. En Europe, le respect des libertés individuelles et des données personnelles est essentiel. De même, l’Europe considère avec attention le respect de droits de propriétés intellectuelles. Chaque pays a le droit de décider de l’usage des langues utilisées pour la communication, de choisir son domaine de code de pays de haut niveau, ainsi que de son écriture, etc. A ce propos, l’ICANN sera informé des décisions prises à ce sujet pour l’adressage en .EU. L’Union européenne a pris note d’autre part de la "transition" institutionnelle annoncée par l’ICANN et proposera à cette occasion un projet de mécanisme de comptabilité qui pourrait être utilisé par toute la communauté internationale.
Conclusion en date du 15 Juillet 2008
Les NAT (équipements de traductions d’adresses) sont donc condamnés à disparaître. Plusieurs sites Internet sont passés à l’IPv6, dont Google, les sites français Free et 01net., qui disposent d’une forte audience (30 millions de visiteurs par mois pour ces deux derniers) et plus de 6 millions pour Next Radio. Les acteurs concernés par la migration vers IPv6 sont les FAI, les exploitants de réseau et les fournisseurs de contenus et de services sur la Toile. Le retard s’explique par le coût de cette migration en terme d’infrastructure. Les gouvernements ont pris conscience de la pénurie prochaine des adresses IPv4 et ils sont disposés à entreprendre la "migration" proposée par l’ICANN. Celle-ci suppose la mise en place d’organismes indépendants capables de réagir positivement sur les plans technique et réglementaire pour prolonger l’essor de l’Internet.
Les Nations Unies et l’UIT organisent à Hyderabad une réunion en Décembre 2008, qui devrait préciser le rôle du Forum sur la Gouvernance de l’Internet (FGI), instance de concertations multipartites, qui a vocation à favoriser les échanges et le dialogue entre tous les acteurs (organisations internationales, gouvernements, société civile et secteur privé) et à aborder les questions clés soulevées en matière de politique publique. La définition retenue de la gouvernance de l’Internet étant relativement large, certains aspects comme le multilinguisme, la diversité culturelle, la liberté d’expression, etc. relèvent des domaines de compétence de l’UNESCO, qui participe donc à ces discussions.
Les nouveaux noms de domaine n’apparaîtront pas avant le deuxième trimestre 2009. De nouvelles applications vont naître avec IPv6 et de nouveaux marchés sont envisagés, par exemple avec le concept de NEMO (Network Mobility) pour la gestion de la mobilité des véhicules, avec l’autoconfiguration qui facilitera le développement de nouveaux usages impossibles à réaliser avec IPv4, etc. Orange et Free prévoient de commencer à faire migrer leurs clients vers IPv6 à compter de 2009. Cela nécessite une bonne coopération entre les exploitants, les vendeurs de matériel et les prestataires. Le passage des réseaux IPv4 à l’IPv6 et la coexistence des deux adressages pendant plusieurs années réclament aussi un sérieux effort de formation et des supports à la maintenance de réseau qui doivent trouver leur financement.
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